InterviewAmélie Cordier CSO hoomano chercheuse en intelligence artificielle

Interviewée lors de la Webconférence par Frenchweb, Amélie Cordier, chercheuse en intelligence artificielle développementale et CSO chez Hoomano nous explique ce qu’est l’IA.

 

 

Bonjour Amélie Cordier, vous êtes docteur en informatique et spécialisée en IA développementale.
Comment peut-on définir l’Intelligence Artificielle?

C’est difficile de définir l’intelligence artificielle, tout simplement parce qu’il est difficile de définir l’intelligence. Ce que j’aime bien dire en général c’est que l’IA est un ensemble de mécanismes qui visent à reproduire des formes de raisonnements qui nécessiteraient une intelligence vivante, humaine ou animale. On cherche à reproduire ces formes de raisonnements pour résoudre des problèmes.

 

 

Est-ce que l’Intelligence artificielle est accessible à tout le monde ?

C’est un peu comme si on demandait si le moteur d’une voiture est accessible à tout le monde. Personnellement je suis incapable de dire comment fonctionne un moteur…
Par contre j’arrive assez bien à expliquer quelles sont les capacités d’une voiture et quel est l’impact du fait d’appuyer sur la pédale d’accélérateur ou sur le frein.
Donc l’IA en tant que telle n’est pas accessible à tout le monde, mais ses tenants et ses aboutissants devraient l’être, en théorie.

 

 

Quand a-t-on commencé à parler d’IA ?

Il faut faire la distinction entre : “Quand a-t-on commencé à se demander si on pouvait reproduire des mécanismes de raisonnement ?”. On peut alors remonter très loin, jusqu’à Aristote qui se demandait si on pouvait modéliser avec des systèmes mécaniques, des formes de raisonnements, et l’apparition du terme “Intelligence artificielle” qui lui est daté de 1956, à la conférence de Dartmouth durant laquelle des chercheurs qui s’intéressent à reproduire des raisonnements ont proposé le terme “intelligence artificielle”.

 

 

Actuellement on est dans l’ère de l’IOT, des nouvelles technologies, des objets connectés, de l’évolution du web… et on entend certaines critiques ou certaines craintes à l’égard de l’IA. Comment expliquer aux gens que tout cela ne sera
pas néfaste pour notre quotidien ?

Je n’ai pas envie de leur expliquer cela car cela pourrait l’être… De la même manière qu’un couteau peut être néfaste dans notre quotidien si on s’en sert à mauvais escient. Il faut vraiment voir les objets connectés en tant que tels comme des outils, et l’IA qu’on met dans ces objets connectés comme le moyen d’exploiter au mieux ces outils.
La vraie question est : quels usages va-t-on en faire ? Il peut y en avoir des très louables, par exemple faire des objets qui permettent à des réfugiés d’accéder à des ressources dont ils ont besoin dans leur vie quotidienne, on peut aussi imaginer des usages un peu moins louables : espionner vos enfants, votre vie privée, vous adresser des offres commerciales, voire pire…

 

 

C’est pour ca que certains ont des craintes parfois. Vous pensez que cela peut être en accord avec notre quotidien? Que cela va évoluer dans ce sens là ?

Le problème quand on évoque le mot “crainte” et “IA”dans la même phrase, c’est que les gens ont des craintes sur des aspects non-fondés, mais n’en n’ont aucune sur des aspects fondés. C’est-à-dire que souvent, quand on pense IA, on est influencé par les fantasmes issus de la science-fiction, on imagine des robots-tueurs détruire l’humanité… Mais on en est très loin en terme d’IA. À l’inverse les gens n’ont pas peur de produire des quantités inconsidérées de données et de les laisser accessibles à n’importe qui, sans réfléchir aux usages qui vont en être fait.

 

 

Peut-être qu’il y a un manque d’éducation et d’information ?

Exactement, c’est mon grand combat. Tout le monde sait ce qu’engendre le fait d’appuyer très fort sur l’accélérateur d’une voiture. De la même manière, je voudrais que tout le monde sache ce qu’engendre le fait d’utiliser de l’IA, de contribuer à la création de l’IA, de produire des données ou d’accepter d’utiliser des services qui s’en servent, on peut le faire pour le bien, ou pour des choses un peu moins bien. Il y a un vrai enjeu d’éducation et de sensibilisation, il est important qu’on en parle et que cela devienne un débat sociétal, dans l’objectif de comprendre ce qui se passe et d’en prendre conscience : quel est l’impact des données que l’on produit ? Des algorithmes que l’on utilise ? Quel est l’usage qui en est fait ou qui pourrait en être fait ?
Si on sensibilise la population, on pourra prendre des décisions plus raisonnées à l’avenir. Donc je considère qu’il est très important de sensibiliser tout le monde, ça commence par les enfants à l’école mais aussi par la société en général. C’est pourquoi à Lyon nous avons créé l’association “Lyon-iS-A.I.” dont l’objectif est de promouvoir et de fédérer l’écosystème lyonnais de l’IA, mais aussi de se tourner vers la société et de diffuser un message optimiste et constructif sur ce qu’est l’IA, avec l’espoir que dans deux ans quand on refera une interview on pourra parler des vrais sujets et de manière renseignée.

 

 

Et on n’aura plus de craintes ? Car c’est souvent quand on ne maîtrise pas le sujet que l’on a des appréhensions …

Si, on aura forcément toujours des craintes. Mais on aura posé les bases du débat.

 

 

Quelles sont les dernières avancées scientifiques dans ce domaine ?

Il y en a énormément. L’IA est un champ très vaste qui regroupe de nombreuses disciplines, en ce moment il y en a une dont on parle en particulier, c’est le machine learning et entre autres le deep learning. Ce domaine attire beaucoup de chercheurs actuellement, on arrive à une période où on a suffisamment de puissance de calcul pour faire des avancées significatives en deep learning et on a surtout beaucoup de données. Car le machine et deep learning nécessitent beaucoup de données pour fonctionner. Et on a des résultats spectaculaires : reconnaissance d’objets, analyse de la parole, ou même pour faire des systèmes comme Alphago® qui est capable de battre les meilleurs joueurs du monde.
Ca c’est un champ de l’IA ou il se passe énormément de choses aujourd’hui, qui est promis à un bel avenir mais dont, d’un point de vue académique, on connaît déjà les limites théoriques et on se pose la question de savoir ce qui va se passer ensuite.
A côté de ça, il y a plein d’autres champs qui se développent, mais qui n’ont pas de résultats aussi spectaculaires ou qui
n’entrent pas dans notre vie quotidienne et qui pourtant contribuent à l’amélioration globale des systèmes d’automatisation
de raisonnement (apprentissage par renforcement, système multi-agent, système de satisfaction de contraintes…).
La thématique qui m’intéresse est l’apprentissage développemental, où l’on va essayer de reproduire la façon dont les enfants apprennent en interagissant avec leur environnement. L’idée est de se dire que ce n’est pas très intuitif de reproduire quelque chose de notre réalité en présentant énormément de données labellisées. Un enfant n’apprend pas comme ca, il apprend en expérimentant. Ce qui est intéressant c’est que ca nous permet d’envisager de nouvelles formes d’apprentissage et de résolution des problèmes, en permettant au système de construire ses propres exemples à partir de son expérience.

 

 

Les domaines d’application de l’IA sont très vastes; éducation, santé… C’est aussi ça la force de l’IA ?

C’est encore une façon différente de voir l’intelligence artificielle. Effectivement l’IA est un outil, pas une discipline en soi, on ne fait pas de l’IA pour faire de l’IA, comme on ne fait pas des maths pour faire des maths. L’IA sert à résoudre des problèmes de la vraie vie, qui vont du transport à la santé en passant par l’économie et l’éducation… Et c’est ce côté transversal de l’IA qui est aussi intéressant car il appelle des approches pluridisciplinaires. On ne va pas simplement demander à des informaticiens de créer des algorithmes, on va aussi demander à des gens qui font des sciences cognitives, des sciences de l’éducation, de la philosophie, etc, de contribuer en apportant leur expertise pour construire des algorithmes qui correspondent à nos besoins et nos usages.

 

 

Si on se projette dans quelques années, l’IA sera forcément notre compagnon, notre alliée au quotidien ?

Oui, ma vision de l’IA est qu’elle ne va pas remplacer l’homme. Je travaille au quotidien sur des robots, l’IA est très compétente
pour résoudre des problèmes pour lesquels nous sommes mauvais : multiplier des grands nombres, analyser des patterns dans
de l’imagerie médicale… Ce sont des choses que nous n’avons pas envie de faire ou en tous les cas où nous sommes très
mauvais. En revanche, l’IA est très mauvaise sur des choses que nous savons bien faire, par exemple pour faire des crêpes,
car c’est une tâche qui demande plein de formes de connaissances, de l’habileté physique, etc. Je crois en une forme de
collaboration, d’intelligence augmentée, entre l’humain, ses compétences et ses capacités de raisonnement, et l’IA qui peut lui
permettre de se détacher de toutes les tâches délaissables qu’il n’a pas envie d’accomplir.

Demain l’IA sera un outil utilisé au quotidien, parce que tout simplement, nous sommes tellement fainéants que l’on en a envie, on a envie de déléguer toutes les tâches que l’on peut automatiser à des choses qui le font mieux que nous pour pouvoir nous consacrer à d’autres choses : la créativité, la communication… Choses pour lesquelles l’IA n’est pas encore douée.

 

 

Vous parlez de robots, certains pourraient dire que l’on va perdre le côté humain avec la robotisation ?

Je pense que l’on a commencé à déshumaniser nos relations avec les écrans avant même de parler d’IA, ce sont les premiers outils qui ont modifié ce rapport de l’humain au monde et ce n’est certainement pas l’IA.

 

 

On est dans une forme de déshumanisation depuis longtemps ?

Exactement, mais je préfère être optimiste, plutôt que de dire que l’IA va déshumaniser les relations, j’essaye de me demander comment utiliser l’IA pour redonner une forme d’humanité par exemple. Il y a de nombreuses application de l’IA pour résoudre des problèmes qu’on a créé nous-même. Par exemple, dans ma société, nous mettons des robots dans des maisons de retraite, la première chose qu’on nous dit c’est que les personnes âgées ont besoin du contact humain et que nous contribuons à déshumaniser leur quotidien en mettant des robots au lieu des infirmiers qui s’occupent d’eux. Mais pas du tout, il y a des robots dans les maisons de retraite qui attirent les petits-enfants qui viennent plus souvent et le robot contribue à recréer une relation familiale là où elle était cassée.

 

 

Un dernier mot : que voulez-vous transmettre aux internautes ?

Je pense que tout le monde doit s’intéresser au sujet de l’IA au sens large du terme et pas seulement à la mode du deep learning. L’IA est un vecteur accélérateur des transformations sociétales actuelles, on peut un peu la comparer à la révolution industrielle. Sauf que la révolution industrielle a pu être absorbée par 4 générations. L’IA est une forme de révolution qu’on est en train d’absorber en 4 ans. Pour le faire correctement il faut être sensibilisé aux tenants, aux aboutissants, aux possibilités de l’IA, à ses vrais risques et à ses vraies opportunités. Dès que vous avez l’opportunité de lire un article, d’écouter un reportage ou d’échanger avec des gens qui, même s’ils ne sont pas experts, se sont intéressés au sujet, faites-le !